Liberté Expressionniste

De plus en plus de personnes se revendiquent nomades, sans attaches à un lieu particulier. Pour ma part, cela fait 5 ans que je vis suivant ce principe du nomadisme. Voici quelques réflexions personnelles que je vous livre à ce sujet.

Cela fait depuis 2019, soit 5 ans, que je suis « sur la route ». Par là, j’entends que je navigue de port en port sans destination fixe, ni attachement particulier à un lieu quelconque. Vous dire que cela est facile, non. Que cela m’a été salutaire, sans aucun doute. Dans cette expérience de vie de plus en plus commune, je pense qu’il y a le retour aux origines de notre espèce, celles d’une humanité vivant sur les routes de l’exil, un exil imposé par les forces de la nature et le besoin de subsister coûte que coûte.

Je m’interroge. Depuis quelques temps déjà. Ce mode de vie, qui a ses plus et ses moins d’un point de vue financier, est une méthode que je m’impose presque de manière systématique lorsque ma vie est sur le point de basculer vers le vide, soit vers une création totalement nouvelle que je ne peux envisager à l’avance. L’exode devient donc une forme d’initiation rituelle par laquelle la perte de repères devient totale, afin que les sens ne puissent se rattacher à quoi que ce soit de fidèle. Il y a là la volonté de s’auto mettre en transe, de se donner le tournis à soi-même, comme les derviches tourneurs qui s’hypnotisent dans la danse afin de laisser totalement place à l’extase divine.

Je ne sais pas si cela m’entraîne plus loin de moi-même, au contraire, j’ai le sentiment d’un rapprochement toujours plus subtil vers cette substantifique moelle que je ne peux même concevoir, car enfouie sous un conditionnement dense, social et généalogique qui me retiendrait bien volontiers toute entière si je n’avais recours à ces subterfuges pour m’auto transcender et dépasser le petit soi en train de mourir.

À noter que ce rituel soulève bien des questions en moi à chaque reprise, et il est difficile de rester neutre quand on sent son monde s’ouvrir à nouveau sur l’infiniment possible. Je sais ce qu’il en coûte de flirter avec la terre inconnue, je sais tout ce qu’elle exige de lâcher prise, d’accepter de s’en remettre à plus grand que soi-même, de dépasser le vertige et de faire un pas dans le vide, puis un autre… Progressivement la route se dessine, mais pas avant qu’on ait choisi de s’engager tout entier sur le chemin qui mène toujours quelque part d’insoupçonnable.

Je me demande parfois si il est possible de se prendre au piège de cet état, et d’y être instable pour toujours. Y a-t-il une destination pour ceux qui partent toujours sans but avoué ou précis ? Je peux toujours post-rationaliser l’acte, car oui, on trouve toujours une forme de logique dans la manifestation. Mais de là à dire que cela était prémédité, ou bien que cela a suscité la confiance d’entrée de jeu…

Je suis évidement toujours plus sereine de me savoir logée pour la nuit à venir. C’est lorsque la nuit tombe qu’une peur primaire s’éveille en moi, de ne pas savoir où m’entraîne le reste de la journée, qui souvent peut être sacrifiée à la recherche fébrile d’un abri, alors qu’elle détenait peut-être quelque trésor si on avait su faire abstraction du soucis de définir notre prochaine étape.

Je pense comprendre ce que les peuples qui vivaient sur la route pouvaient ressentir de peur à l’approche des saisons froides ou des nuits tombantes… Allaient-ils avoir suffisamment de vivres pour survivre, ou se feraient-ils surprendre par la famine ? Auraient-ils de quoi se chauffer et se couvrir ? Ou bien le froid viendrait-il les prendre au cœur ? Je ne suis pas dans des conditions si désespérées évidemment, il est rare que je me retrouve complètement sans ressources ou sans abri. Mais toujours, la peur guette et il faut bien lui faire face. Même lorsqu’elle n’a rien de rationnel, et au milieu de l’agitation des sens qui se sentent menacés d’extinction imminente (il s’agit bien là de l’instinct de survie après tout), trouver la juste voie du cœur, celle qui indique quelle est la marche à suivre. Plusieurs fois je me suis prise au piège toute seule d’avoir paniqué trop vite et d’avoir enclenché la mauvaise décision, simplement car mon système nerveux ne tolérait plus l’attente impatiente, il devait obtenir des réassurances immédiates sur notre condition future. Serions-nous à l’abri ce soir, oui ou non ?

Je ne mange qu’une fois par jour, cela m’allège déjà d’un trouble supplémentaire, celui de ne pas savoir si j’aurai à manger le soir ou pas. Là encore vous pourriez penser que la remarque est futile dans la société dans laquelle on vit. Mais c’est une préoccupation réelle quand toutes les structures stables auxquelles les autres se raccrochent semblent vous être interdites.

Évidemment, je pourrais changer totalement de style de vie, poser bagage quelque part. J’y pense activement je vous le confirme. Cela n’est pas un simple désir de ne plus vagabonder sur la route, ni celui d’avoir enfin quelque chose qui m’appartienne pour de bon, bien que je ne vois pas le mal à cela.

Il s’agit plutôt d’un désir d’ancrer quelque chose de solide, de laisser une base fertile sur laquelle pourront s’appuyer d’autres que moi. Car lorsqu’on est sans cesse en mouvement, on ne bâtit rien dans la matière, du moins rien que nous puissions voir grandir. Et j’ai peut-être à ce stade de ma vie besoin de ressentir que, à mon tour, je contribue à quelque chose. Que mon empreinte sur cette terre ne sera pas que fugace, voire invisible. N’est-ce pas là une forme d’égotisme cependant ? En quoi cela vient-il réellement aider la terre que j’y plante des piquets bien solides et que je coule du ciment sur sa surface tendre ?

Alors oui, je pourrais construire sur du déjà existant, je pourrais simplement reprendre l’œuvre d’autres et y apporter ma touche. C’est d’ailleurs l’origine de la plus part de nos églises qui, plutôt que d’établir un nouveau lieu de culte, se servirent des fondations de lieux de pratiques spirituelles antèrieures, pour la plupart païennes, pour y loger leurs nouvelles performances ésotériques.

Est-ce que moi aussi je serai une bâtisseuse de cathédrale ? Avons-nous besoin de plus de pierres, empilées les unes sur les autres, ou bien devons-nous au contraire reprendre la route des steppes et des grandes plaines et accepter totalement de nous laisser porter là où les vents plus cléments soufflent ? Et que l’impermanence soit le propre de l’existence, cela ne nous indique-t-il pas que nous sommes voués à l’exil permanent, tant que nous n’arrivons pas à établir en nous-mêmes cette batisse à l’abri du doute, et de tous les facteurs externes qui pourraient ébranler même la plus solide des forteresses.

Je ne parle même pas de nos futures conditions climatiques, et de ces exodes qui risquent de nous mettre en mouvement de plus en plus, de plus en plus nombreux, par choix ou par force.

Trouver la juste mesure, entre mouvement permanent qui relève de la fuite, et la navigation sensible, transit d’un lieu de vie à un autre, exploration du vivant qui bouge et qui change comme nous-mêmes d’ailleurs. Me mettre au diapason de ce qui demande pleine présence de ma part, avec intransigeance certes, et infinie compassion à la fois. M’accepter changeante, et fixe à la fois.

Je prends conscience qu’en écrivant ces lignes, je ne résous pas totalement l’impatience qui guette la fin de la page, moment où à nouveau je me retrouverai seule face à mon choix de ne pas avoir de lieu pré-défini pour m’accueillir ce soir. Et pourtant, il y a une part de grâce là-dedans aussi. Car toutes les surprises sont encore possibles, si j’accepte courageusement d’attendre le signe qui me dira « voilà, c’est bien là que ta route t’amène, du moins pour ce soir ». Et reposer ma carcasse avec le sentiment, pour cette journée au moins, d’être allée au bout du mystère ; d’avoir honoré le processus qui n’est pas toujours une évidence, bien au contraire, qui est semé de doutes et d’embûches, mais qui au final, me ramène toujours, toujours au point qui soit le seul qui importe, en moi-même. Là même où je suis à ma place, et où rien ni personne ne peut décider de mon départ, à part moi-même.

Bonne route, voyageur, que ta route soit bonne et riche, et que les signes qui te guident n’échappent pas à ta vigilance, car assurément tu chemines vers quelque port qui se réjouit déjà de ta présence, et il faut alors savoir cultiver la patience nécessaire pour que cette rencontre s’orchestre.

Je te dis à bientôt sans doute, ici ou ailleurs.

LB.